À propos de VAMPYRES, interview parue dans le n°61 du magazine ELEGY
Interview de Laurent Courau, journailste et réalisateur de Vampyres, réalisée par Alyz Tale, parution au printemps 2010 dans le soixante-et-unième numéro du magazine Elegy.
Alyz Tale : La dernière fois que nous avons discuté avec toi du sujet des vampyres, c'était pour la sortie de ton livre chez Flammarion au printemps 2006, ça fait un moment ! Pourquoi le DVD a-t-il mis autant de temps à sortir en France ?
Laurent Courau : Tout simplement parce que le film n’était pas terminé en 2006. Certains tournages se sont déroulés bien après la sortie du livre, comme notre exploration de la Venise ésotérique aux côtés de Marcos Drake ou la rencontre de Lord Taiki dans son magasin occulte d’Osaka, au Japon. Il a ensuite fallu s’atteler au montage, qui s’est étalé sur de longs mois.
Contrairement à une œuvre de fiction, construite sur un scénario préalable, le fil narratif d’un documentaire se met souvent en place durant la phase de postproduction. Au départ, on ne sait pas ce que l’on va ramener comme images en partant en tournage, surtout lorsqu’on part à l’aventure sur des territoires comme le Bronx ou Spanish Harlem avec le clan Hidden Shadows ou encore le Quartier Rouge d’Amsterdam et le Quartier Français de la Nouvelle-Orléans. Il me fallait gérer les vampyres, mais aussi l’environnement avec les gens qui vivaient sur place… l’élaboration d’un documentaire peut se révéler très chaotique. Ce n’est donc qu’après mon retour, en visionnant la centaine d’heures de rushes en ma possession, que j’ai pu envisager la manière dont j’allais raconter cette histoire. Un processus qui a pris du temps.
Et il m'a ensuite fallu trouver un distributeur, ce qui s'est fait grâce à Patrice Lamare et Stéphanie Heuze du vidéoclub Hors-Circuits (http://www.horscircuits.com/) qui m'ont présenté l'équipe du Chat Qui Fume (http://www.lechatquifume.com/). Ceux-ci ont fait un travail remarquable avec cette sortie quasi « collector » avec un digipack trois volets, un livret de 32 pages de photographies des vampyres par Lukas Zpira, plein de bonus dont des séquences et des interviews inédites, etc.
A.Z. : Du coup ça fait des années que tu as commencé à enquêter sur la communauté des Vampyres, et comme toutes les communautés elle a dû pas mal évoluer, dans quel sens dirais-tu qu'elle changé depuis qu'on été tournées ces images ?
L.C. : Lorsque nous avons commencé à tourner, en décembre 2002, le monde était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui. Les new-yorkais étaient encore sous le choc des attentats du 11 septembre 2001, mais il me semble que le monde était plus enjoué, plus optimiste qu'il ne l'est actuellement. New York était aussi une ville plus libre à cette époque. Beaucoup de lieux de nuit ont fermé dans Manhattan, la ville s'est embourgeoisée et les loyers ont augmenté.
Comme à chaque fois que ça arrive, les mouvances marginales ont été obligés de se replier vers l'extérieur de la ville, en l'occurrence vers des quartiers moins chers donc éloignés de Manhattan, dans Brooklyn, le Bronx, le Queens et le New Jersey. Ce qui fait que la communauté vampyre est toujours là, toujours active, mais plus discrète, moins visible. Ce qui ne veut pas dire qu'elle est moins active, elle attend simplement son heure. On peut s'attendre à de nouveaux bouleversements avec la crise économique qui frappe très durement New York. Les loyers vont probablement baisser, la mairie aura peut-être d'autres chats à fouetter que de contrôler la vie nocturne, ce qui devrait permettre aux vampyres et aux freaks de tous poils de réinvestir la ville. Ces phénomènes sont cycliques.
A.Z. : Bien sûr on se demande comment les vampyres, et en particulier ceux qui apparaissent dans le film, ont bien pu accueillir le DVD…
L.C. : Bilan mitigé avec d'un côté des protagonistes du film comme Miguel Valentin, Saint Anthony ou Ice Pick qui clament haut et fort que ce film « dit » la vérité. Et de l'autre, des vampyres (pas nécessairement présents dans le film) qui hurlent au scandale pour les révélations qu’il contient sur leur communauté, son fonctionnement et ses rites secrets.
Les tensions sont encore plus palpables autour du rituel de sang que nous avons filmé chez les Hidden Shadows et qui intervient dans le seconde moitié de Vampyres. Ces images ont provoqué un mini scandale et engendré des débats houleux au sein de la communauté. Même chose pour la présence du Vampire de Paris dont le passé n'a pas l'heur de plaire à tout le monde. Mais, qu'on le veuille ou non, ces événements et ces rencontres font partie de l'histoire du film. Ca ne m'appartient plus.
A.Z. : On voit dans le film que l'intégration aux communautés Vampyres n'a pas forcément été évidente pour toi au départ, et sans offense aucune, c'est vrai que tu as un tête de « petit blanc très normal » à côté d'eux (rires), comment as-tu finalement réussi à bien t'intégrer ?
L.C. : L’immense majorité des protagonistes du film ne s’étaient jamais trouvés face à une caméra et ne voyaient pas nécessairement notre présence d’un très bon œil. Une méfiance plutôt compréhensible lorsqu’on connaît la virulence des médias de masse américains à l’égard de tout ce qui sort de la norme. Il m’a donc fallu les convaincre et gagner leur confiance. Comme toujours, c'est une histoire de rencontres humaines. J'ai bénéficié au départ des relations privilégiées de Lukas Zpira avec les Hidden Shadows. Puis, il y a eu la rencontre avec Father Sebastiaan qui m'a invité à New York et à la Nouvelle-Orléans, en me présentant d'autres personnalités de la communauté, comme Michelle Belanger ou Don Henrie.
Pour ce qui est de ma tête de petit blanc (rires), il m’est arrivé d’en remercier le ciel, comme ce fut le cas à l’issue de notre premier journée de tournage à Jamaica, dans le Queens. Nous sortions à la tombée de la nuit d'un centre commercial délabré, en plein ghetto. Les membres du gang local nous attendaient, exactement comme dans un film : physiques hors normes, tatouages de gangsters, faciès patibulaires, énormes 4x4 aux vitres fumées. Ils voulaient savoir ce que nous trafiquions avec nos caméras dans leur quartier. Et je parierais bien que ma tête de petit blanc et mon accent exotique nous ont permis de nous en tirer à bon compte, avec la promesse que je les avertirais avant de revenir la prochaine fois. Pour conclure, j'apprenais le lendemain dans le journal qu'une fusillade entre les gangs et la police venait de faire huit morts, précisément dans le quartier où nous nous trouvions.
A.Z. : Nous en avions vaguement parlé lors de notre précédent entretien, la culture Vampyrique commence à arriver en Europe, et c'est probablement encore plus le cas depuis la sortie du livre, gardes-tu un oeil sur ce qui se passe chez nous à ce niveau ? Comment ça évolue ?
L.C. : J'ai assisté de loin à la formation d'un certain nombre de clans inspirés du modèle new-yorkais. Des échanges se sont noués entre la France et la côte est des USA. C'est évident, les deux continents sont complémentaires, avec des racines et une culture séculaire du côté de la vieille Europe et un immense réservoir d'énergie aux Etats-Unis. L'archétype vampirique est dorénavant omniprésent dans la culture populaire, au travers de la littérature, du cinéma, des séries télévisées et des jeux vidéo. Ce qui ne peut que soutenir le développement d'une scène en plein questionnement, avec des expériences qui mêlent la création artistique, l'ésotérisme sombre et les arts martiaux. Après, personne ne peut prédire les prochaines mutations, mais je parie que ça sera étonnant, inédit et forcément intéressant à suivre.
C'est fascinant car on voit bien dans le film que la communauté vampyrique new-yorkaise est née dans le ghetto, dans des quartiers bien loin de l'image forgée par la littérature fantastique, en gros c'est un peu comme si une contre-culture de vampires avait vu le jour dans les cités du 93 en banlieue parisienne. Cet aspect ne creuse-t-il pas un certain fossé, en tout cas un décalage, entre les vampyres américains et la scène vampirique émergente européenne ?
L.C. : Le décalage est évident, mais les réactions négatives restent limitées. Au contraire, je suis enchanté de l'enthousiasme, de la curiosité et de l'esprit d'ouverture des scènes française et européenne. Au pire, il m'est arrivé d'échanger avec un groupuscule d'occultistes auto-proclamés, proches de la scène dark folk, qui voient d'un très mauvais oeil l’émergence d’une scène américaine et multi-ethnique. Honnêtement, ça ne m'intéresse pas. Comme le dit Lord Zillah des Hidden Shadows dans Vampyres, « les gens sont les gens. Il y aura toujours des ignorants. » Ceci dit, rien ne les empêche de se rendre sur place pour expliquer leur manière de penser aux vampyres. On leur souhaite bien du plaisir.
A.Z. : À vrai dire je pensais plutôt à l’inverse: la réaction des vampyres américains devant l’émergence d’une scène européenne finalement assez éloignée de leurs propres origines…
L.C. : Les réactions sont généralement bonnes. Les Américains sont curieux de ce qu'il se passe ici. L'Europe représente à leurs yeux une forme de paradis perdu à la limite du cliché de carte postale avec ses traditions, ses vieilles pierres, ses secrets séculaires, etc. L'idée que leur scène puisse à son tour influencer les Européens les flatte énormément.
Mais tu as aussi des vampyres issus du ghetto qui se moquent éperdument de ce qu'il se passe dans le reste du monde. Maven Lore, un fansgmith de la Nouvelle-Orléans, m'avait parlé des membres des Crips qu'il comptait parmi ses clients. Je ne pense pas que ceux-ci s'intéressent beaucoup à la maçonnerie luciférienne et aux rites vampiriques de la Venise occulte des XVIIe et XVIIIe siècles.
A.Z. : Tu es en pleine période de promo du DVD, comment réagissent les médias à ce film ? Je ne parle pas de la presse alternative mais de médias plus généralistes, à quoi fais-tu face : Curiosité ? Rejet ? Dérision ?
L.C. : Étonnamment, ça se passe très bien. De nouveau, plutôt de la curiosité. Parfois un poil de dérision, mais dans l'ensemble ça reste correct. J'imagine que le sujet leur semble déjà tellement extrême et inhabituel qu'ils n'éprouvent pas le besoin d'en rajouter. Quelque part, je me dis que les médias généralistes auxquels tu fais référence sont tellement perdus qu'ils sont prêts à tout accepter. La culture de masse actuelle me semble aujourd'hui beaucoup plus bizarre que ce que produisent la plupart des marges, y compris parmi les plus extrêmes.
On nage en pleine crise économique mondiale, avec des pandémies qui apparaissent et disparaissent au gré des vents, les signes avant-coureurs d'un bouleversement climatique de grande ampleur, des élites complètement déresponsabilisées à la tête de sociétés occidentales en pleine désagrégation, des scandales politico-économiques à chaque coin de page, un fichage biométrique généralisé, des tests génétiques pour détecter les tricheurs au concours d'entrée des grandes écoles, des drones qui se promènent au-dessus des cités sensibles... alors après tout, pourquoi pas des vampyres ? Pour ma part, je les trouve parfaitement intégrés à notre époque. Il serait peut-être temps de revoir le concept même de « normalité », non ?
A.Z. : Tout à fait, mais en parlant de médias généralistes je ne parlais pas forcément de normalité, à vrai dire il est plus que probable que les membres de la communauté vampyre soient plus « normaux » humainement que les protagonistes de Secret Story qui s’étalent partout dans les médias en ce moment par exemple, tu ne penses pas?
L.C. : Disons que les vampyres ont au moins le mérite d'essayer de s'en sortir par leurs propres moyens, contrairement aux protagonistes de Secret Story qui ne sont que les énièmes dindons sacrificiels d'une télévision en perte de vitesse. On peut critiquer les vampyres et même se moquer d'eux, mais au moins ils essaient de trouver des portes de sortie, ils tentent de se recréer un univers dans une société qui ne leur a pas fait de cadeaux. Ce qui a d'autant plus de valeur lorsqu'on sait d'où ils viennent, lorsqu'on connaît les quartiers où certains d'entre eux ont grandi. La plupart d'entre nous n'y passerait pas cinq minutes.
C'est ce que Saint Anthony sous-entend au début du film, lorsqu'il m'explique qu'il a trouvé la rédemption au travers du vampyrisme à sa sortie de prison, que c'est en entrant dans le clan Hidden Shadows qu'il a finalement réussi à prendre ses distances avec la rue.
A.Z. : Dans ce film, tu poses la question de ce que serait cette communauté si elle était entre les mains de leaders mal intentionnés, et c'est une excellente question. Faire connaître et voir s'agrandir cette communauté peut soulever certaines inquiétudes, qu'en penses-tu ?
L.C. : Il me semblait nécessaire de l'évoquer dans mon commentaire, car c'est une question que l'on est en mesure de se poser. La tentation de manipuler une subculture pour l'exploiter dans un cadre politique ou religieux ne date pas d'hier, mais ça n'a jamais vraiment fonctionné. On n'a jamais réussi à fédérer ou unifier une scène derrière un drapeau unique. Il doit y avoir un gène chaotique inhérent aux phénomènes issus de l'underground qui les rend définitivement inexploitables. Ce que je trouve plutôt très rassurant.
A.Z. : Comme tu le dis en conclusion du film, on assiste à l'émergence de nombreuses contre-cultures faites de gens qui cherchent avant tout à échapper à leur quotidien. Toi qui t'es spécialisé entre autres dans l'étude de ces contre-cultures, en as-tu récemment croisé d'autres sur ton chemin sur lesquelles tu aimerais te pencher plus longuement ?
L.C. : Il y aurait bien certains clans de loups-garous en Scandinavie... On m'a parlé de rituels de magie rouge, dont les pratiquants opèrent nus dans la neige, en plein hiver. Je prépare aussi un nouveau film documentaire, toujours en collaboration avec Lukas Zpira, qui sera cette fois plus orienté vers le cyberpunk et l'anticipation. Une forme de tour du monde science-fictionnel, de nouveau basé sur le principe de perméabilité de la réalité et de la fiction, dont le tournage est prévu pour l'année 2010.
Nous participons aussi à la Borderline Biennal de la Demeure du Chaos, à Saint-Romain-au-Mont-d'Or, où Satomi et Lukas viennent de réaliser une performance que je qualifierais d'« inédite » et dont on parle déjà beaucoup sur Internet. (rires) Et j'opère pour ma part comme d'habitude un peu en retrait, en collaborant avec Thierry Ehrmann sur une narration « gonzo » de la Borderline Biennal qui devrait sortir sous forme de roman au début de l'année prochaine. Il y a beaucoup de choses à dire et à raconter entre les différentes performances et certains visites exceptionnelles, notamment celle de l'écrivain Norman Spinrad.
La Demeure du Chaos est vraiment un lieu très particulier, multidimensionnel, où il faut prendre le temps de se rendre « physiquement ». Les photographies et les vidéos ne peuvent pas rendre compte de l'expérience propre à chacun sur place. Et je dis ça sans aucune forme de prosélytisme, sans la moindre allusion mystique ou occulte. La densité et le propos des oeuvres réalisées sur place peuvent selon les cas provoquer, émouvoir ou susciter la réflexion. Il se passe quelque chose et c'est déjà suffisamment rare pour être souligné.
Interview de Laurent Courau, journailste et réalisateur de Vampyres, réalisée par Alyz Tale, parution au printemps 2010 dans le soixante-et-unième numéro du magazine Elegy.
Alyz Tale : La dernière fois que nous avons discuté avec toi du sujet des vampyres, c'était pour la sortie de ton livre chez Flammarion au printemps 2006, ça fait un moment ! Pourquoi le DVD a-t-il mis autant de temps à sortir en France ?
Laurent Courau : Tout simplement parce que le film n’était pas terminé en 2006. Certains tournages se sont déroulés bien après la sortie du livre, comme notre exploration de la Venise ésotérique aux côtés de Marcos Drake ou la rencontre de Lord Taiki dans son magasin occulte d’Osaka, au Japon. Il a ensuite fallu s’atteler au montage, qui s’est étalé sur de longs mois.
Contrairement à une œuvre de fiction, construite sur un scénario préalable, le fil narratif d’un documentaire se met souvent en place durant la phase de postproduction. Au départ, on ne sait pas ce que l’on va ramener comme images en partant en tournage, surtout lorsqu’on part à l’aventure sur des territoires comme le Bronx ou Spanish Harlem avec le clan Hidden Shadows ou encore le Quartier Rouge d’Amsterdam et le Quartier Français de la Nouvelle-Orléans. Il me fallait gérer les vampyres, mais aussi l’environnement avec les gens qui vivaient sur place… l’élaboration d’un documentaire peut se révéler très chaotique. Ce n’est donc qu’après mon retour, en visionnant la centaine d’heures de rushes en ma possession, que j’ai pu envisager la manière dont j’allais raconter cette histoire. Un processus qui a pris du temps.
Et il m'a ensuite fallu trouver un distributeur, ce qui s'est fait grâce à Patrice Lamare et Stéphanie Heuze du vidéoclub Hors-Circuits (http://www.horscircuits.com/) qui m'ont présenté l'équipe du Chat Qui Fume (http://www.lechatquifume.com/). Ceux-ci ont fait un travail remarquable avec cette sortie quasi « collector » avec un digipack trois volets, un livret de 32 pages de photographies des vampyres par Lukas Zpira, plein de bonus dont des séquences et des interviews inédites, etc.
A.Z. : Du coup ça fait des années que tu as commencé à enquêter sur la communauté des Vampyres, et comme toutes les communautés elle a dû pas mal évoluer, dans quel sens dirais-tu qu'elle changé depuis qu'on été tournées ces images ?
L.C. : Lorsque nous avons commencé à tourner, en décembre 2002, le monde était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui. Les new-yorkais étaient encore sous le choc des attentats du 11 septembre 2001, mais il me semble que le monde était plus enjoué, plus optimiste qu'il ne l'est actuellement. New York était aussi une ville plus libre à cette époque. Beaucoup de lieux de nuit ont fermé dans Manhattan, la ville s'est embourgeoisée et les loyers ont augmenté.
Comme à chaque fois que ça arrive, les mouvances marginales ont été obligés de se replier vers l'extérieur de la ville, en l'occurrence vers des quartiers moins chers donc éloignés de Manhattan, dans Brooklyn, le Bronx, le Queens et le New Jersey. Ce qui fait que la communauté vampyre est toujours là, toujours active, mais plus discrète, moins visible. Ce qui ne veut pas dire qu'elle est moins active, elle attend simplement son heure. On peut s'attendre à de nouveaux bouleversements avec la crise économique qui frappe très durement New York. Les loyers vont probablement baisser, la mairie aura peut-être d'autres chats à fouetter que de contrôler la vie nocturne, ce qui devrait permettre aux vampyres et aux freaks de tous poils de réinvestir la ville. Ces phénomènes sont cycliques.
A.Z. : Bien sûr on se demande comment les vampyres, et en particulier ceux qui apparaissent dans le film, ont bien pu accueillir le DVD…
L.C. : Bilan mitigé avec d'un côté des protagonistes du film comme Miguel Valentin, Saint Anthony ou Ice Pick qui clament haut et fort que ce film « dit » la vérité. Et de l'autre, des vampyres (pas nécessairement présents dans le film) qui hurlent au scandale pour les révélations qu’il contient sur leur communauté, son fonctionnement et ses rites secrets.
Les tensions sont encore plus palpables autour du rituel de sang que nous avons filmé chez les Hidden Shadows et qui intervient dans le seconde moitié de Vampyres. Ces images ont provoqué un mini scandale et engendré des débats houleux au sein de la communauté. Même chose pour la présence du Vampire de Paris dont le passé n'a pas l'heur de plaire à tout le monde. Mais, qu'on le veuille ou non, ces événements et ces rencontres font partie de l'histoire du film. Ca ne m'appartient plus.
A.Z. : On voit dans le film que l'intégration aux communautés Vampyres n'a pas forcément été évidente pour toi au départ, et sans offense aucune, c'est vrai que tu as un tête de « petit blanc très normal » à côté d'eux (rires), comment as-tu finalement réussi à bien t'intégrer ?
L.C. : L’immense majorité des protagonistes du film ne s’étaient jamais trouvés face à une caméra et ne voyaient pas nécessairement notre présence d’un très bon œil. Une méfiance plutôt compréhensible lorsqu’on connaît la virulence des médias de masse américains à l’égard de tout ce qui sort de la norme. Il m’a donc fallu les convaincre et gagner leur confiance. Comme toujours, c'est une histoire de rencontres humaines. J'ai bénéficié au départ des relations privilégiées de Lukas Zpira avec les Hidden Shadows. Puis, il y a eu la rencontre avec Father Sebastiaan qui m'a invité à New York et à la Nouvelle-Orléans, en me présentant d'autres personnalités de la communauté, comme Michelle Belanger ou Don Henrie.
Pour ce qui est de ma tête de petit blanc (rires), il m’est arrivé d’en remercier le ciel, comme ce fut le cas à l’issue de notre premier journée de tournage à Jamaica, dans le Queens. Nous sortions à la tombée de la nuit d'un centre commercial délabré, en plein ghetto. Les membres du gang local nous attendaient, exactement comme dans un film : physiques hors normes, tatouages de gangsters, faciès patibulaires, énormes 4x4 aux vitres fumées. Ils voulaient savoir ce que nous trafiquions avec nos caméras dans leur quartier. Et je parierais bien que ma tête de petit blanc et mon accent exotique nous ont permis de nous en tirer à bon compte, avec la promesse que je les avertirais avant de revenir la prochaine fois. Pour conclure, j'apprenais le lendemain dans le journal qu'une fusillade entre les gangs et la police venait de faire huit morts, précisément dans le quartier où nous nous trouvions.
A.Z. : Nous en avions vaguement parlé lors de notre précédent entretien, la culture Vampyrique commence à arriver en Europe, et c'est probablement encore plus le cas depuis la sortie du livre, gardes-tu un oeil sur ce qui se passe chez nous à ce niveau ? Comment ça évolue ?
L.C. : J'ai assisté de loin à la formation d'un certain nombre de clans inspirés du modèle new-yorkais. Des échanges se sont noués entre la France et la côte est des USA. C'est évident, les deux continents sont complémentaires, avec des racines et une culture séculaire du côté de la vieille Europe et un immense réservoir d'énergie aux Etats-Unis. L'archétype vampirique est dorénavant omniprésent dans la culture populaire, au travers de la littérature, du cinéma, des séries télévisées et des jeux vidéo. Ce qui ne peut que soutenir le développement d'une scène en plein questionnement, avec des expériences qui mêlent la création artistique, l'ésotérisme sombre et les arts martiaux. Après, personne ne peut prédire les prochaines mutations, mais je parie que ça sera étonnant, inédit et forcément intéressant à suivre.
C'est fascinant car on voit bien dans le film que la communauté vampyrique new-yorkaise est née dans le ghetto, dans des quartiers bien loin de l'image forgée par la littérature fantastique, en gros c'est un peu comme si une contre-culture de vampires avait vu le jour dans les cités du 93 en banlieue parisienne. Cet aspect ne creuse-t-il pas un certain fossé, en tout cas un décalage, entre les vampyres américains et la scène vampirique émergente européenne ?
L.C. : Le décalage est évident, mais les réactions négatives restent limitées. Au contraire, je suis enchanté de l'enthousiasme, de la curiosité et de l'esprit d'ouverture des scènes française et européenne. Au pire, il m'est arrivé d'échanger avec un groupuscule d'occultistes auto-proclamés, proches de la scène dark folk, qui voient d'un très mauvais oeil l’émergence d’une scène américaine et multi-ethnique. Honnêtement, ça ne m'intéresse pas. Comme le dit Lord Zillah des Hidden Shadows dans Vampyres, « les gens sont les gens. Il y aura toujours des ignorants. » Ceci dit, rien ne les empêche de se rendre sur place pour expliquer leur manière de penser aux vampyres. On leur souhaite bien du plaisir.
A.Z. : À vrai dire je pensais plutôt à l’inverse: la réaction des vampyres américains devant l’émergence d’une scène européenne finalement assez éloignée de leurs propres origines…
L.C. : Les réactions sont généralement bonnes. Les Américains sont curieux de ce qu'il se passe ici. L'Europe représente à leurs yeux une forme de paradis perdu à la limite du cliché de carte postale avec ses traditions, ses vieilles pierres, ses secrets séculaires, etc. L'idée que leur scène puisse à son tour influencer les Européens les flatte énormément.
Mais tu as aussi des vampyres issus du ghetto qui se moquent éperdument de ce qu'il se passe dans le reste du monde. Maven Lore, un fansgmith de la Nouvelle-Orléans, m'avait parlé des membres des Crips qu'il comptait parmi ses clients. Je ne pense pas que ceux-ci s'intéressent beaucoup à la maçonnerie luciférienne et aux rites vampiriques de la Venise occulte des XVIIe et XVIIIe siècles.
A.Z. : Tu es en pleine période de promo du DVD, comment réagissent les médias à ce film ? Je ne parle pas de la presse alternative mais de médias plus généralistes, à quoi fais-tu face : Curiosité ? Rejet ? Dérision ?
L.C. : Étonnamment, ça se passe très bien. De nouveau, plutôt de la curiosité. Parfois un poil de dérision, mais dans l'ensemble ça reste correct. J'imagine que le sujet leur semble déjà tellement extrême et inhabituel qu'ils n'éprouvent pas le besoin d'en rajouter. Quelque part, je me dis que les médias généralistes auxquels tu fais référence sont tellement perdus qu'ils sont prêts à tout accepter. La culture de masse actuelle me semble aujourd'hui beaucoup plus bizarre que ce que produisent la plupart des marges, y compris parmi les plus extrêmes.
On nage en pleine crise économique mondiale, avec des pandémies qui apparaissent et disparaissent au gré des vents, les signes avant-coureurs d'un bouleversement climatique de grande ampleur, des élites complètement déresponsabilisées à la tête de sociétés occidentales en pleine désagrégation, des scandales politico-économiques à chaque coin de page, un fichage biométrique généralisé, des tests génétiques pour détecter les tricheurs au concours d'entrée des grandes écoles, des drones qui se promènent au-dessus des cités sensibles... alors après tout, pourquoi pas des vampyres ? Pour ma part, je les trouve parfaitement intégrés à notre époque. Il serait peut-être temps de revoir le concept même de « normalité », non ?
A.Z. : Tout à fait, mais en parlant de médias généralistes je ne parlais pas forcément de normalité, à vrai dire il est plus que probable que les membres de la communauté vampyre soient plus « normaux » humainement que les protagonistes de Secret Story qui s’étalent partout dans les médias en ce moment par exemple, tu ne penses pas?
L.C. : Disons que les vampyres ont au moins le mérite d'essayer de s'en sortir par leurs propres moyens, contrairement aux protagonistes de Secret Story qui ne sont que les énièmes dindons sacrificiels d'une télévision en perte de vitesse. On peut critiquer les vampyres et même se moquer d'eux, mais au moins ils essaient de trouver des portes de sortie, ils tentent de se recréer un univers dans une société qui ne leur a pas fait de cadeaux. Ce qui a d'autant plus de valeur lorsqu'on sait d'où ils viennent, lorsqu'on connaît les quartiers où certains d'entre eux ont grandi. La plupart d'entre nous n'y passerait pas cinq minutes.
C'est ce que Saint Anthony sous-entend au début du film, lorsqu'il m'explique qu'il a trouvé la rédemption au travers du vampyrisme à sa sortie de prison, que c'est en entrant dans le clan Hidden Shadows qu'il a finalement réussi à prendre ses distances avec la rue.
A.Z. : Dans ce film, tu poses la question de ce que serait cette communauté si elle était entre les mains de leaders mal intentionnés, et c'est une excellente question. Faire connaître et voir s'agrandir cette communauté peut soulever certaines inquiétudes, qu'en penses-tu ?
L.C. : Il me semblait nécessaire de l'évoquer dans mon commentaire, car c'est une question que l'on est en mesure de se poser. La tentation de manipuler une subculture pour l'exploiter dans un cadre politique ou religieux ne date pas d'hier, mais ça n'a jamais vraiment fonctionné. On n'a jamais réussi à fédérer ou unifier une scène derrière un drapeau unique. Il doit y avoir un gène chaotique inhérent aux phénomènes issus de l'underground qui les rend définitivement inexploitables. Ce que je trouve plutôt très rassurant.
A.Z. : Comme tu le dis en conclusion du film, on assiste à l'émergence de nombreuses contre-cultures faites de gens qui cherchent avant tout à échapper à leur quotidien. Toi qui t'es spécialisé entre autres dans l'étude de ces contre-cultures, en as-tu récemment croisé d'autres sur ton chemin sur lesquelles tu aimerais te pencher plus longuement ?
L.C. : Il y aurait bien certains clans de loups-garous en Scandinavie... On m'a parlé de rituels de magie rouge, dont les pratiquants opèrent nus dans la neige, en plein hiver. Je prépare aussi un nouveau film documentaire, toujours en collaboration avec Lukas Zpira, qui sera cette fois plus orienté vers le cyberpunk et l'anticipation. Une forme de tour du monde science-fictionnel, de nouveau basé sur le principe de perméabilité de la réalité et de la fiction, dont le tournage est prévu pour l'année 2010.
Nous participons aussi à la Borderline Biennal de la Demeure du Chaos, à Saint-Romain-au-Mont-d'Or, où Satomi et Lukas viennent de réaliser une performance que je qualifierais d'« inédite » et dont on parle déjà beaucoup sur Internet. (rires) Et j'opère pour ma part comme d'habitude un peu en retrait, en collaborant avec Thierry Ehrmann sur une narration « gonzo » de la Borderline Biennal qui devrait sortir sous forme de roman au début de l'année prochaine. Il y a beaucoup de choses à dire et à raconter entre les différentes performances et certains visites exceptionnelles, notamment celle de l'écrivain Norman Spinrad.
La Demeure du Chaos est vraiment un lieu très particulier, multidimensionnel, où il faut prendre le temps de se rendre « physiquement ». Les photographies et les vidéos ne peuvent pas rendre compte de l'expérience propre à chacun sur place. Et je dis ça sans aucune forme de prosélytisme, sans la moindre allusion mystique ou occulte. La densité et le propos des oeuvres réalisées sur place peuvent selon les cas provoquer, émouvoir ou susciter la réflexion. Il se passe quelque chose et c'est déjà suffisamment rare pour être souligné.
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